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Vices et vertus du bridge

Par Payot Marianne, Séguier Etienne.

Concentration, rage de vaincre, esprit d'équipe, capacité de synthèse: ce sport cérébral venu d'Orient a conquis 2 millions de Français. Rencontre avec quelques accros

Ils s'appelaient le comte de Chambure, le marquis de Rochequairie ou encore le baron de Nexon. Tous membres fondateurs, en 1933, de la Fédération française de bridge, ils étaient représentatifs jusqu'à la caricature des adeptes de ce jeu venu d'Orient à la fin du XIXe siècle: nobles, diplomates, banquiers, officiers et hommes d'affaires. Aujourd'hui, la donne a bien changé. Professions libérales, enseignants, commerçants, étudiants se passionnent en masse pour le successeur du whist. Ils sont ainsi quelque 2 millions en France, dont 100 000 licenciés, à s'enflammer pour ces matchs à quatre, que d'aucuns qualifient de véritables épreuves sportives. A tel point que la Fédération mondiale, qui multiplie les championnats, s'emploie activement à obtenir l'introduction du bridge aux Jeux olympiques.

Bref, on est loin d'Agatha Christie et de son colonel à la retraite jouant Cartes sur table. Le bridge n'a plus la même résonance sociale: hier rite de passage vers le grand monde, il est aujourd'hui vecteur d'intégration au sein d'une communauté. Le déclic, ce fut, dans les années 70, le tissage dans tout l'Hexagone d'un réseau de comités et de clubs par la Fédération, avec le système astucieux - et extrêmement motivant - d'un classement hiérarchique, de la 4e série trèfle à la 1re série pique. Désormais, les amateurs peuvent, seuls, se rendre dans un club pour taper le carton. Christophe Ourcel, de Clichy, est de ceux-là. C'est avec ses camarades bridgeurs qu'il passe ses soirées, part en vacances... Une véritable famille, un réseau d'entraide. «A Pau, j'ai sollicité l'aide d'un général bridgeur pour ma nièce qui souhaitait entrer à la Légion d'honneur», raconte Dominique Tarascon, qui se souvient encore de cette église remplie de membres du club lors des obsèques du fils d'une bridgeuse.

Les bridgeurs prétendent même que leur jeu a des vertus thérapeutiques. Ainsi, Christiane Viralode, membre du très chic Set Club de Marseille, lui doit d'avoir échappé à la déprime après sa mise à la retraite anticipée: «C'est un excellent antidépresseur! clame-t-elle. Il devrait être remboursé par la Sécurité sociale.» Même son de cloche à Denain (Nord). Marie-Françoise, licenciée il y a dix ans, a reverdi au sein du club abrité dans l'ancienne salle des fêtes d'Usinor: «Je tournais en rond chez moi. Ici, j'ai élargi mon univers.» François Colin, qui a longtemps présidé un club à Lyon, le certifie: «Le bridge joue un rôle social formidable. Il permet de s'intégrer dans n'importe quelle ville. Et se révèle fort salutaire pour toutes les vieilles dames qui viennent jouer l'après-midi. Elles se pomponnent, font travailler leurs neurones.» Le Dr Henri Rubinstein, neurologue non-bridgeur, le martèle: «A l'heure des calculettes, il est très bon de pratiquer ce type d'exercice.» De même, le Dr Florence Mahieux, de l'hôpital gériatrique Charles-Foix à Ivry-sur-Seine, conseille à tous ses patients de poursuivre leur passion intellectuelle. Mais non d'en engager une nouvelle sur le tard. «La motivation étant fondamentale pour la mémoire, il n'est pas souhaitable d'être entraîné ?de force? par son conjoint autour d'une table. Guère convaincu, le néophyte ne se concentrera pas et sera mis en situation d'échec.»

Pour les seuls aficionados, donc, le club de bridge se révèle un lieu de convivialité, accessible à toutes les bourses. A l'exception de Paris et de quelques grandes villes où, les loyers étant élevés, le montant des cotisations et des droits de table - environ 70 francs la partie - est beaucoup plus important qu'ailleurs. En province ou en banlieue, à partir de 15 francs, les joueurs tuent agréablement quatre heures de leur journée. Et, pour quelques sous de plus, ils font également travailler leurs papilles lors de soirées à thème. Dans le Sud-Ouest: tournois crêpes, marrons, graillou, ou encore marathons jusqu'au petit matin blême du dimanche. Dans le Sud-Est: petits farcis et soupe au pistou. Comme celle concoctée par Mme Perez au club de Cassis, qui attire une soixantaine de joueurs gourmets de toute la région. Bref, le bridge sait se faire populaire, même s'il boude les bistrots et se cache dans les salons feutrés. Silence oblige.

La faculté de se concentrer, la rage de vaincre, l'esprit d'équipe, la capacité de synthèse: telles sont les qualités requises pour ce jeu qui se déroule en deux temps. D'abord, les équipes enchérissent, c'est-à-dire énoncent la composition de leurs cartes en se fondant sur de subtiles conventions. Au terme de ce dialogue, l'une des deux paires s'engage à remplir un contrat - soit un certain nombre de plis - à l'atout ou à sans-atout. Contrat que le «mieux-disant» va ensuite s'efforcer seul - tandis que son partenaire fait «le mort» - de mener à bien: c'est le jeu de la carte. Cette relative complexité a, des décennies durant, rebuté plus d'un postulant. D'où la révolution du minibridge, une méthode simple d'apprentissage créée par les Français il y a plus de vingt ans. «Le taux d'abandons est désormais très faible, affirme Vincent Combeau, professeur et responsable des programmes à l'Université du bridge. Hier, on forçait les gens à mémoriser. Aujourd'hui, on les aide à comprendre. Et à s'amuser tout de suite. Les joueurs n'ont qu'à compter leurs points, le nombre de plis à effectuer étant indiqué sur un pense-bête. Les enchères ne viendront qu'après trois à six mois.»
Reste le risque majeur du bridge: la passion. De celles qui vous obsèdent. Jacques Dorfmann, célèbre juge-arbitre de Roland-Garros, y a trouvé, lui le «tennisman raté», le terrain idéal pour se mesurer à d'autres. Le virus l'a pris à 32 ans. Mais il n'a pu s'y consacrer à corps perdu qu'à 57 ans. Le temps, voilà le problème n° 1 du bridgeur. Un tournoi, soit 32 donnes, dure au bas mot quatre heures. D'où les stéréotypes, non dénués de vérité, de ces salles peuplées l'après-midi d'inactifs du troisième âge. Le soir, tout change. «Vous voyez des jeunes de 20 ans mus par l'esprit de compétition, confie Michel Bessis, professeur émérite à l'ABC club du XVIIe arrondissement parisien, fort de 4 500 adhérents, ou, débarquant sandwich à la main, des ingénieurs, informaticiens et médecins de 50 ans» - ces médecins que la pratique du diagnostic aide, dit-on, à traiter au plus juste les enchères et le jeu de la carte. Il est vrai qu'en règle générale on joue peu au bridge à l'âge où l'on cumule éducation des enfants et vie professionnelle.

Bessis et les autres, les Chemla, Lévy, Cronier, Colin..., qui caracolent en tête du palmarès français, ont résolu le problème en ne rentrant jamais dans la vie dite active. Michel Bessis, 47 ans, ingénieur en statistiques, a mis son diplôme dans sa poche afin de se consacrer au bridge: «Champion de France junior à 19 ans, je vivotais, en tenant les comptes des tournois, une vie de bâton de chaise! J'étais invité par le Club Méditerranée ainsi que dans les grands tournois de Biarritz, Deauville, Juan-les-Pins, La Baule.» Autant de cités balnéaires qui, curieusement, disposent d'un casino... «Je suis flambeur, c'est vrai. Sauf au bridge.» Idem pour Paul Chemla, grand amateur de rami et de black jack, qui passe ses soirées au superbe club Friedland, à Paris. Le meilleur joueur de France n'aura guère connu les horaires de bureau. C'est à Normale sup que ce natif de Bizerte s'adonne au bridge. Une occupation si absorbante qu'il en oublie de se rendre à l'oral de l'agrégation de lettres classiques. Las! une secrétaire le débusque autour d'une table, il obtient son diplôme. Direction... les tapis verts: «J'avais décidé de ne jamais m'intégrer dans un carcan social», déclare aujourd'hui «l'enfant terrible du bridge français». Alain Lévy, 50 ans, son partenaire aux dernières Olympiades, médecin de son état, a également rangé son parchemin le lendemain de son serment. «Il faut jouer à plein temps, dit-il, pour atteindre un bon niveau.» Christophe Ourcel, 32 ans, notre 1re série pique de Clichy, en est convaincu. Mais l'insouciance de l'après-68 n'est plus de mise: il lui faut travailler «le strict minimum». Quelques cours de tennis, d'autres de bridge... juste assez pour «survivre» et acheter ses bouquins de bridge.

A l'instar de ses copains, Christophe est devenu un quasi-professionnel, statut inexistant avant la naissance, en 1983, de l'Université du bridge, qui décerne plusieurs grades, d'initiateur à professeur, et dispense l'un des enseignements les plus performants du monde. Même excellence dans la recherche avec, notamment, le statisticien François Colin. Depuis des années, cet habitant de Montrouge - qui a appris le bridge avec un Que sais-je? - passe sa vie devant un écran à saisir toutes les donnes des championnats du monde, de 1955 à nos jours, afin d'alimenter Jean-René Verne, un théoricien inventeur de la loi des levées totales, dite The Law. «Verne est le premier à avoir introduit les statistiques dans le bridge, raconte François Colin. Des données primordiales, tout le reste est empirisme.»

Il est bien empirique, en effet, le saut dans la fosse aux lions. Vincent Combeau, le pro, se souvient de ses propres appréhensions: «Mon père, qui travaillait chez Peugeot, m'emmenait dans des tournois avenue de la Grande-Armée. A 13-14 ans, j'étais la bête curieuse au milieu des grosses dames à bijoux, j'avais peur de me ridiculiser.» Si les dames ont perdu du poids, l'atmosphère peut s'avérer toujours aussi pesante. Jacques Dorfmann susurre qu'il serait «utile d'instaurer un code d'éthique rappelant les simples bases de la politesse: saluer ses adversaires, ne pas commenter inlassablement la donne précédente». Et, même, éviter les insultes ou les coups. François Colin se rappelle une jolie bagarre lors du banquet final d'un championnat de France, ou encore ce malchanceux que son partenaire avait accroché au grand balcon en ferraille d'un très sélect club lyonnais situé place Bellecour. Nul, d'ailleurs, ne saurait désavouer cette définition du joueur de bridge: «Un génie associé à un imbécile contre deux tricheurs.»

Génie pour les uns, mégalo pour les autres, Paul Chemla le normalien est réputé pour ses bons mots cinglants. Renommée qu'il nourrit volontiers avec des déclarations comme celle-ci, livrée au quotidien Libération: «Les bridgeurs sont tous paranoïaques, ils sont persuadés d'être les meilleurs joueurs du monde, alors que c'est moi.» Son partenaire d'un jour, Antoine Bernheim, président de Generali, en fit les frais à l'occasion d'un contre malencontreux. Penaud, il s'excuse d'un «J'avais 18 points» qui lui vaut cette réplique: «Cher ami, les points, ce n'est pas au bridge que ça se compte, c'est au billard.» Même Michel Lebel, fameux auteur de la méthode du même nom et directeur d'une collection à succès aux Editions du Rocher - dont certains titres, tels que La Majeure cinquième, dépassent 100 000 exemplaires - a eu droit à sa repartie lors d'une équipée à l'étranger. Au passage de la frontière, Michel Lebel indique le mot «écrivain» sous la rubrique «Profession». Aussitôt, Paul Chemla inscrit «danseur étoile de l'Opéra» devant un Lebel éberlué. «Et toi, tu as bien écrit écrivain!» lui lance-t-il. Et Chemla de raconter, comme pour se dédouaner, une partie entre son copain Omar Sharif et le ministre des Affaires étrangères Maurice Schumann. «Schumann jouait mal et Omar commençait à s'énerver... jusqu'à la coupe funeste de son as par son partenaire. «C'est que, j'avais pensé...», tente un Schumann gêné. La réplique d'Omar fuse, sans ambages: «Je vous avise que vous n'êtes pas équipé pour cela.» Ainsi va la douce vie des bridgeurs...

Les plus belles engueulades interviennent entre maris et femmes. La plus saignante date de 1929. John et Myrtle Bennett jouent à Kansas City. John chute d'une levée le 4 Piques demandé par sa femme. Myrtle reproche alors à son mari quelques tares familiales. Le ton monte. John critique les enchères. Une paire de claques, Myrtle sort un revolver et tue son époux. Elle sera acquittée. La rumeur veut que le président du jury ait été lui-même joueur de bridge.

Sans aller jusqu'à ces extrémités, le jeu en couple est souvent dangereux. La Parisienne Odile Ballot reconnaît avoir d'effroyables disputes avec son mari. «Comme dans la vie de tous les jours; la seule différence, c'est que dans la voiture, au retour, je suis bloquée.» Car la partie est loin de se terminer à la fin des donnes. A l'instar des golfeurs, les joueurs vont revivre leurs coups des heures durant... Michel Bessis, à qui il arrive de jouer avec sa femme, Véronique, l'une des meilleures Françaises, l'avoue sans gêne: «On se dit des horreurs, surtout moi.» Mais les scènes familiales peuvent aussi donner lieu à des propos d'une involontaire crudité. Tels ceux-ci, dont Bessis fut le témoin: «Une dame, toute rouge, ouvre de 1 Pique avec 11 points. Son mari, qui a un beau jeu, s'enflamme et finit par demander 7 Piques. Après leur chute, la femme s'adresse à son conjoint en ces termes: «Tu pousses, tu pousses, mais, malheureusement, j'ai une petite ouverture.»

Si le bridge pose des problèmes de couple, il entend résoudre ceux de l'école. La Fédération s'est lancée, voilà dix ans, dans le prosélytisme scolaire. Grâce à la fameuse méthode du minibridge, 40 000 enfants se sont, depuis, confrontés pacifiquement hors des cours ou, mieux encore, lors de leur tiers-temps pédagogique. Dans le val de Seine, Henri Constant, ingénieur à la retraite, se débat comme un beau diable pour faire jouer les gamins des écoles. Concentration, élaboration d'un raisonnement, mémorisation, respect du partenaire et de l'adversaire... Henri Constant ne tarit pas d'éloges sur les vertus de ce jeu. Il en veut pour preuve ce jeune Malien de sixième que le bridge a sauvé de l'expulsion du lycée d'Aubervilliers: «J'ai tout de suite vu qu'il était doué et qu'il avait besoin de considération. Au cours du deuxième trimestre, il a changé de comportement et s'est amélioré dans toutes les matières.» A Mitry-Mory, Henri Constant a réussi à convaincre trois professeurs de mathématiques d'intégrer le bridge dans leur apprentissage du calcul. A Denain, c'est une femme, Joséphine Flavigny, monitrice et vice-présidente du comité des Flandres, qui a propagé la bonne parole dans trois collèges et un lycée public.

Pour attirer les jeunes, les professionnels misent également sur Internet. Directeur pédagogique de l'Université du bridge et chroniqueur sur Alatele.com, Philippe Cronier y croit: «Pensez que, sur 135 millions d'internautes, 60 millions jouent tous les jours à tout. Alors pourquoi pas au bridge? Okbridge, un site où vous pouvez à tout moment trouver trois compagnons pour faire une partie, compte déjà 13 000 joueurs par jour. Quant à nos émissions hebdomadaires sur Alatele.com, elles sont de plus en plus suivies.» CanalWeb, la plus importante télévision sur le Web, dispose, elle aussi, de sa rubrique bridge, animée notamment par Vincent Combeau. Après la diffusion, en direct et commentée, de la finale des dernières Olympiades, une première mondiale, il exulte: «Le serveur de Canal a explosé.» Pour les néophytes, qui ne sauraient encore s'enthousiasmer devant un grand chelem risqué, Vincent Combeau est en train de mettre au point tout un cycle de leçons interactif. Du pain bénit pour la grande cohorte de bridgeurs qui ont choisi de jouer entre eux, à domicile, tout en souhaitant progresser. Publicitaire à la retraite, Janine Lacroix achète tout, journaux, livres, et s'exerce seule avant de tester son niveau avec ses amis. Ils sont six, médecin, dentiste, éditeur... à se réunir au moins trois fois par semaine pour alimenter la cagnotte. Qu'ils ont déjà cassée à plusieurs reprises: grands restaurants, virée à Vézelay, voyage à Venise...

Mais le bridge ne nourrit pas toujours ses champions. Certes, quelques grands noms des affaires, Claude Bébéar (ex- Axa), Antoine Bernheim (Generali), Jean-Louis Descours (André), et des entreprises comme Vuitton et la Société générale financent ici et là des joueurs ou des compétitions. Mais de sponsors permanents, point! D'où la croisade de José Damiani, président de la Fédération mondiale de bridge, pour l'introduction de «ce sport de l'esprit» aux Jeux olympiques. Son dessein? Accroître sa médiatisation et, de ce fait, le nombre de gentils donateurs. En attendant, l'entreprenant lobbyiste ne cache pas sa satisfaction de voir entrer Bill Gates dans le cercle très porteur des VIP passionnés. Non que ce dernier soit un excellent joueur (il est arrivé 50e sur 52 au dernier championnat américain). Mais le patron de Microsoft a, dit-on, de la persévérance. Et un joli carnet d'adresses!

Publié le 21/12/2000 dans l'express